Les objets de mémoire – lettre 4

Les objets de mémoire – lettre 4

Lettre N° 4

Moulin à café.

La petite musique du grain qui craque et se pulvérise en dégageant une odeur enivrante : Le café que moud ma grand-mère en tournant la manivelle du moulin qu’elle a coincé entre ses jambes.

-Allez, à toi !

J’essaie d’imiter la position, et, la boîte carrée bien calée, je tourne, ou plutôt j’essaie de tourner avec la même facilité. Or, je bute, je force, je dérape, le mouvement s’enraye ; je n’arrive à rien.

J’aime l’odeur du café, mais je n’aime pas en boire, surtout lorsqu’on y ajoute de la chicorée, soi-disant parce que c’est meilleur pour la santé.

-Je me rappelle toujours un certain événement, ajoute ma grand-mère. C’était après la guerre. Un agent du Crédit Lyonnais était venu pour demander des conseils de placements boursiers à ton papy. Je lui ai proposé de lui faire un café. Il a acquiescé. J’ai moulu toute une quantité, comme maintenant, et j’ai vidé le contenu du tiroir dans la cafetière. Puis, j’ai vu que notre homme, après avoir trempé ses lèvres dans la tasse, faisait la grimace. Je lui ai demandé s’il était trop fort, s’il voulait un sucre supplémentaire. Il a refusé. Et je le voyais absorber sans conviction quelques gorgées puis il posa définitivement sa tasse, sans rien me faire remarquer. Quand il fut parti, par curiosité, je goûtai le fond du récipient. Et je compris ! Mon café avait goût de poivre. Je me suis alors rappelé que, pendant la guerre, j’avais mis en réserve ces précieux grains noirs dans le tiroir du moulin. Et, comme je fais rarement du café, je n’y ai plus pensé.

-Et ton invité ne t’a fait aucune observation ?

-Le pauvre homme, trop poli, n’a pas osé. Ah ! Je m’en suis voulue !

Moulin a café…

-Ce moulin à café et à histoire, trône maintenant sur une étagère de mon musée, près d’un autre de plus grand format et d’un très ancien moulin à poivre, lui, volumineux, au couvercle et manivelle en fonte : une antiquité que j’ai descendue du grenier, en même temps qu’une boîte en fer blanc contenant des grains de café non torréfiés et auxquels était jointe une étiquette calligraphiée finement par mon grand-père : ” café en provenance des Indes, offert à Bonne-maman pour son mariage vers 1860.”

J’ai trouvé alors que ce café inodore, mais aux grains encore bien secs, aurait une place plus honorable dans le tiroir d’un de mes moulins manuels.

Agnès DESAGES

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